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Souveraineté, frontières : penser une gauche des nations

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Sommaire

La crise grecque, révélateur de l'impuissance démocratique en Europe

La défaite par KO de la démocratie grecque face à la technocratie européenne aura au moins servi à révéler la nature profonde de la construction européenne : la concrétisation d'un rêve libéral dans lequel les peuples ne pèsent plus rien face aux puissances déchaînées de l'argent.

Cet épisode aura aussi permis de mettre les gauches européennes face à leurs contradictions : si les valeurs humanistes ont bien une portée universelle, les conquêtes sociales réelles passent nécessairement par l'échelle nationale.

En renonçant à mettre la sortie de la Grèce dans la balance des négociations, le gouvernement grec s'est condamné à la défaite. Les institutions européennes nient explicitement la légitimité de l'expression démocratique et le droit des peuples à disposer d'eux-même.

Pour preuve, il faut se souvenir cette déclaration de Jean Claude Junker, président de la commission européenne, en janvier 2015 :

«Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens.»

Le supra-national : lieu privilégié de l'oligarchie

Il convient d'interpréter l'échec de la construction sociale européenne, non pas comme un mauvais concours de circonstances ou une erreur de planning, mais bien comme le symptôme d'un problème d'échelle systémique : La démocratie ne fonctionne correctement qu'au niveau local, et se fait nécessairement écraser par les intérêts oligarchiques aux niveaux supérieurs.

C'est une règle implacable, déjà énoncée par Rousseau, en 1762 [Du Contrat Social] :

Premièrement, un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler & où chaque citoyen puisse aisément connaitre tous les autres [...] Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs & dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne sauroit subsister longtems dans les droits & l’autorité

Lorsque le pouvoir s'écarte géographiquement du peuple, il échappe à son contrôle et à sa colère : comment les peuples européens pourraient ils monter sur Bruxelles ou Strasbourg pour manifester leur désaccord ?

Surtout, un gouvernement supra-national se soumet en priorité aux volontés implacables des pouvoirs de l'argent (finance, banques, grandes entreprises), qui entretiennent des armées de lobbyistes (plus de 15000 ! [1] [2]) rédigeant puis faisant adopter les lois qui dictent notre quotidien.

Technocratie européenne : l'imposture de la "science" économique

Le pouvoir, devenu distant et impalpable, se soustrait ainsi au débat démocratique et se pare des attributs de la "technicité". Les politiques européennes ne sont plus ainsi présentées comme des choix de civilisation, mais comme des règles techniques et économiques, répondant de manière scientifique et rationnelle aux impératifs de la "mondialisation" ou de la "loi du marché".

Ce supra-pouvoir cultive donc l'illusion de l'impuissance politique des nations face à des contraintes externes, indépendantes de leurs volontés.

En réalité, les politiques européennes sont l'application d'une idéologie claire, pensée, dogmatique et orchestrée., ... Une politique totalitaire qui assoie l’hégémonie du capital et des forces dominantes sur l'exploitation des peuples. Ce rapport de force est nié par les charlatans du néo-libéralisme, qui érigent une science sociale, l'économie, au rang de science fondamentale. Ces champions de la tautologie construisent des pyramides mathématiques en équilibre sur les postulats erronés de leurs fantasmes économiques (concurrence non faussées, symétrie de l'information, etc). Puis ils brandissent ces modèles bancals comme preuve de la validité de leurs postulats; comme le dévot brandit sa bible comme preuve du divin.

En pratique, l'oligarchie européenne organise sciemment l'impuissance politique et le cadre économique auxquels elle prétend se soumettre : dérégulation et mondialisation découlent de choix politiques volontaires, au niveau national et européen.

Les hommes politiques européens se rendent ainsi coupables d'une traîtrise manifeste et permanente. D'un coté, ils bradent la souveraineté politique qui leur a été "confiée", de l'autre ils justifient l'échec cuisant de leurs politiques par des contingences et des circonstances extérieures qu'ils contribuent à bâtir.

« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des effets dont ils chérissent les causes. », Bossuet

La nation : cadre élémentaire de l'expression démocratique

Réciproquement, la nation constitue de fait le niveau privilégié de l'expression populaire et des luttes sociales; à la fois pour des raisons pratiques, logistiques et culturelles :

  • Proximité géographique, propice à l'expression populaire directe : assemblées, manifestations, grèves, ...
  • Unité linguistique, nécessaire au dialogue et à la construction d'une pensée, par l'argumentaire et le débat
  • Base culturelle et historique commune, forgeant un héritage homogène d'avancées sociales d'identité constructiviste

Souveraineté(s) nationale(s)

Pour inverser l'impuissance politique imposée par la construction européenne, il conviendrait de récupérer une autonomie partielle dans de nombreux domaines :

  • énergétique : transition énergétique
  • alimentaire : argiculture
  • monétaire : sortie de la monnaie unique
  • économique : protectionisme, régularisation, aides publiques, ...
  • fiscale : lutte ferme contre l'évasion et la fraude fiscale

Ces conditions sont nécessaires à une souveraineté politique retrouvée, qui permettrait une marge de manœuvre suffisante pour faire émerger une autre voie politique.

Après qu'un membre de l'UE ait montré la viabilité d'une telle alternative, elle se répandrait de proche en proche, et jetterait les bases d'une Europe sociale (sécurité sociale, retraite, SMIC, revenu de base, ...). Seule une homogénéité des droits sociaux permettrait à des états membres de fonder une nouvelle union européenne sociale et solidaire, sur des bases solides.

Au contraire, la monnaie unique artificielle et la libre circulation de la misère, imposées à des pays hétérogènes en droits sociaux et en revenus, ne pouvaient que déboucher sur la concurrence entre les pays, la course au dumping social et l'excitation de la xénophobie que nous observons aujourd'hui dans l'UE.

Le FN, squatteur des combats de la gauche

Il est aujourd'hui difficile, pour la gauche radicale, de s'emparer de ces questions et d'évoquer une riposte nationale sans se faire traiter de nationaliste ou d'être accusée de fleurter avec les idées d’extrême droite.

Il faut dire que depuis "l''ère Marine", le FN a brillamment engagé son virage idéologique, draguant les classes ouvrières et récupérant le champ sémantique de la gauche, tout en articulant le discours anti-européen et l'islamophobie autour d'une revendication identitaire de la France, invariant idéologique de la dynastie Le Pen.

Dépossédée de ses mots et de certaines de ses idées, la gauche s'est retrouvé aphone dans le débat politique, s'enfonçant dans un combat frontal stérile avec le FN, sans oser pour autant verbaliser clairement, mais différemment, le rejet de cette construction européenne.

Ces non-dit sont sans doute pour beaucoup dans la chute de popularité du FDG en France, et la montée réciproque des scores du FN.

Natiophilie contre nationalisme

Pourtant, il est est relativement aisé de différencier les motivations qui sous tendent d'une souveraineté d'extrême droite de ce qui pourrait être une souveraineté de gauche. Ces enjeux distincts, donneraient lieu à des politiques et des revendications tout à fait opposées, qu'il faut énoncer clairement.

Le nationalisme fait vibrer une corde identitaire, culturelle et historique chez ses partisans, et présuppose une certaine supériorité de ces valeurs sur le reste du monde.

Une souveraineté nationaliste veille donc avant tout au contrôle de l'immigration, et à la défense réactionnaire d'une homogénéité culturelle.

Une souveraineté de gauche défend, quand à elle, une construction sociale et un héritage de luttes de classes, inscrits dans le droit civil, le code du travail et les services publiques. Elle considère cette construction comme essentielle et fragile, et entend maintenir un cadre propice à sa défense et son évolution.

En pratique, une souveraineté de gauche récupère le contrôle de son économie par le contrôle des biens à ses frontières (douanes) et lutte contre la fuite des capitaux pour permettre la redistribution des richesses.

Il s'agit surtout ici de distinguer la glorification de sa nation (=nationalisme) de la défense des nations : comme droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes. On pourrait nommer ce concept "la natiophilie", un néologisme qui exprimerait la défense du cadre national pour l'exercice de la politique, et le projet d'une convergence autonome des peuples vers un idéal social commun.

Confusionisme ? Jaurès et Lordon à la rescousse

A ce stade de la démonstration, pour ne pas être qualifié de "confusionniste", il ne faudra pas moins qu'une citation de Jean Jaurès, qui appelait, en 1894 déjà, à un contrôle des frontières en l'opposant à un réflexe nationaliste:

Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marchais français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont au plus bas. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main d’œuvre française contre la main d’œuvre étrangère, non pas, je le répète, par un chauvinisme d’esprit, mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère.

Enfin, sur ces sujets de souveraineté et d'alternatives sociales en Europe, je vous encourage vivement à visionner le récent entretien de Frédéric Lordon à Médiapart. Il y exprime bien mieux que moi une ligne similaire :