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[Politique-fiction] Contre les élections, réaffirmer la politique et la démocratie

Préambule

Pendant ce temps là, dans un univers parallèle, la France est une (vraie) démocratie.

Dans cet univers parallèle, la révolution française n'était pas une révolution bourgeoise conduite par des démophobes : elle a permis d'instaurer une démocratie directe et rendu le pouvoir au peuple.

Dans cette France, les citoyens écrivent eux mêmes les lois et interviennent à tous les niveaux de la vie politique :

  • Par des assemblées de citoyens tirés aux sort, en mandat uniques, courts
  • Par des référendum d'initiative populaire
  • Par des assemblées locales, organisées en fédération

Un service politique obligatoire de 3 mois tous les 5 ans, maintient la conscience politique nécessaire à l’exercice d'une démocratie éclairée.

Les assemblées de citoyens rédigent les projets politiques en dialogue avec des experts d'avis contradictoires. L’élection est limitée à des mandats impératifs, pour l’exécution technique des projets décidés en amont par ces assemblées. De hauts fonctionnaires sont donc élus pour des taches précises, et sont révocables par le peuple en cas d'abus de pouvoir.

Les partis politiques n'existent pas : seul l'élection les rendrait nécessaires. Les citoyens se réunissent en lobbys d'idées, et militent pour faire pencher l'opinion publique pour des causes distinctes (écologie, société, logement, droit du travail, ... etc) et déclencher des référendums.

"Les gentils élus" : Un mouvement pro-élections

Progressivement, dans cette démocratie aboutie, un mouvement d'aristocrates voit le jour. Ils prônent l'élection de représentants qui feraient de la politique leur métier.

Ils se nomment les Gentils élus.

Pour eux, les citoyens seraient ainsi débarrassés des contraintes inhérentes à la gestion politique du pays : ils pourraient déléguer entièrement leur pouvoir politique à des prestataires.

Au cours de leur carrière, argument-ils, ces derniers finiraient par acquérir des compétences politiques qui dépasseraient le génie populaire.

"Contre les élections, réaffirmer la politique et la démocratie"

L'article qui suit est la réaction à ce mouvement oligarque naissant, par le journaliste Clément Rousseau, dans le journal démocrate "Isegoria".

Nous voyons poindre depuis quelques temps des mouvements prônant le remplacement de nos institutions démocratiques par un système représentatif, basé sur une professionnalisation de la politique, et l'organisation régulière d'élections, avec candidats pré-sélectionnés et campagnes médiatiques.

Les plus virulents de ces partisans, les "gentils élus", voudraient même abandonner le mandat impératif. Ils souhaiteraient (tenez-vous bien) que les élus aient carte blanche, ne soient pas révocables et n'aient pas de comptes à rendre aux citoyens à l'issu de leur mandat !

Dans cet article je détaille en quoi l'élection est pour moi la négation de la démocratie et de la politique, et j'explique comment un tel système risquerait de mettre au pouvoir une caste d'oligarques, détachés de la recherche du bien commun et en collusion permanente avec les pouvoirs de l'argent, et ce, de manière durable.

L'élection, une paresse politique

Il convient tout d'abord de revenir sur les motivations affichées par ce mouvement : ses membres affirment vouloir réduire le coût (en temps et en investissement) de la politique, et augmenter l'efficacité des prises de décision.

Il me semble que leurs motivations sont plus profondes : les gentils élus cachent mal une soif pathologique de pouvoir, qui devrait suffire à déclarer un ostracisme pour les écarter durablement de tout processus politique.

Sans présumer de leur intentions réelles, nous pouvons déjà faire une critique ferme des motivations avouées.

En effet, la politique est coûteuse; elle nécessite du temps, de l'argent, de l'investissement. Mais c'est là le prix de notre souveraineté politique et de notre liberté. Il n'y a pas d'autre efficacité nécessaire en politique que de faire les bons choix, dans la recherche de l’intérêt général.

« Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Thucydide

La candidature: premier pas vers l'oligarchie

De toutes les tares inhérentes au processus électif, la candidature constitue le premier pas loin du corps populaire :

La vocation à gouverner, en premier lieu, si elle peut parfois traduire un idéal politique fort, est le plus souvent le symptôme d'une hypertrophie de l’ego, ou d'un désir de pouvoir, de domination de l'autre. En choisissant des représentants parmi les seuls candidats, nous nous condamnons à choisir les moins vertueux d'entre nous.

« Le trait le plus visible dans l'homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront» Alain

Ce sentiment de puissance se verra par la suite gonflé par l'investiture : l'élu aura le sentiment d'être investi d'un pouvoir, là ou les citoyens tirés au sort dans nos institutions se sentent aujourd'hui investies d'un devoir. Cette distinction est essentielle, et les implications pratiques de ce changement de perspective peuvent être profondes.

« Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l'ont voulu » Platon

Il a aussi fort à parier que la diversité des assemblées en souffrirait. Nous observons en effet fréquemment une réticence, voire une peur, des tirés au sort en sentiment d'infériorité : moins instruits, trop jeunes, trop timides. Souvent, l'expérience du mandat les transforme et développe en eux des capacités politiques qu'ils ignoraient. Il est certain que les couches populaires seront sous-représentés parmi les candidats et, à fortiori, parmi les élus. Nous pouvons ainsi prédire, sans risque, que les assemblées d'élus seront en grande partie constitués des mâles dominants de notre société : une caste de vieux-hommes-blancs-riches.

Dans ces conditions, quelle sera la représentativité de ces assemblées ? Comment croire que cette caste d'élus sera assez empathique pour comprendre, partager et répondre aux problèmes des ouvriers, des femmes, des jeunes, ... ?

A quoi servent des représentants non représentatifs ?

La question de la compétence

Un autre argument souvent avancé par les partisans de la professionnalisation de la politique est celui de la compétence.

Les assemblées de citoyens actuelles, de par leur représentativité statistique, comptent aujourd’hui tout types de corps de métier, de compétences variées. Pour les sujets les plus techniques, ils s'entourent systématiquement d'experts contradictoires qui vulgarisent et exposent les choix potentiels qui s'offrent à eux.

Par quel miracle, ou dans quelle école universelle, les politiciens de carrière pourraient-ils acquérir l'ensemble de l'expertise populaire ? Comment croire qu'ils maîtriseront simultanément l'économie, l'agronomie, l'énergie, la géopolitique, la médecine, ... ?

Dans leur projet, les gentils élus ne font pas mention de concours ou de diplômes que les candidats devraient fournir pour prouver leur compétences. Nous devrions les croire sur la base de leurs promesses ou de leur éloquence.

Les gentils élus mentionnent même la possibilité de créer des écoles de politique !

L'affaire est donc claire : la seule compétence donc les politiciens devront faire preuve est leur capacité à être élu : Ces écoles de politique ne les doteraient pas tant de compétences pour l'exercice éclairé du pouvoir, que pour l'accès à celui ci : rhétorique, communication, séduction. Nous pouvons nous attendre à une théâtralisation de la politique, aux profit des personnages et au détriment des idées.

Programme politique, prêt-à-penser et clivage populaire

Les gentils élus imaginent également le regroupement de candidats sous un petit nombre de formations politiques appelés "partis politiques"

Ces partis politiques présenteraient des "programmes politiques" : Une longue liste de promesses non contractuelles proposant des réponses tranchées à des questions complexes : Une sorte de kit prêt-à-penser sur tous les axes de décisions politiques, mêmes les plus orthogonaux : économie, sociétal, social, écologique, urbanisme, etc

Par ce mécanisme, les citoyens se verraient purement et simplement dépossédés du débat politique : ils ne seraient plus appelés à penser et débattre chaque problème individuellement, mais à choisir parmi des offres politiques déjà pensées et débattues pour eux.

Il est facile d'imaginer les dérives d'un tel système :

  • Perte de radicalité des candidats : les candidats seuls n'ayant aucune chance de gagner des élections, ils seront forcés de rejoindre ces groupements politiques et ainsi d'adhérer entièrement à un programme politique pré-établi. Les idées radicales, les changements nécessaires aux plus grandes crises politiques n'auront aucune chance de passer ce premier filtre. Par tactique électorale, les partis politiques seront certainement amenés à édulcorer leur propre programme, pour ratisser plus "large". Seuls subsisteront de grands partis "mous", prônant le statu quo et des ajustements à la marge du système : Ces formations se verront parfaitement incapables de proposer des solutions hors-cadre à des crises systémiques majeures, et risqueraient de précipiter toute la nation dans le mur en cas d'épreuves importantes.
  • Division du corps populaire : En regroupant ainsi dans un sac commun des axes politiques totalement indépendants, il sera facile pour une classe dominante en petit nombre (oligarchie), de pratiquer le diviser-pour-mieux-régner. Il suffira de jeter des sujets clivant en pâture aux médias (mariage hétérosexuel, port de baskets athées à l'école, stigmatisation des immigrés hollandais, etc, ...). Les classes populaires, trop occupées à se diviser sur ces questions secondaires, retranchés dans des partis ennemis, ne verront pas les intérêts communs qu'ils partagent sur l'axe économique : ils seront condamnés à subir des politiques ne bénéficiant qu'aux riches, portées par un unique parti dominant (voire deux partis apparemment ennemis).
  • Compétition politique artificielle : En passant de la recherche de consensus à l'affrontement politique permanent, les partis politiques nourriront une vision caricaturale des problèmes. Ils préféreront les postures tranchées, comme positionnement de niche lisible sur le marché électoral, plutôt que de reconnaître la complexité d'une situation, voire de saluer les idées de l'adversaire. Dans l'exercice du pouvoir même, en cas d'alternance politique, on peut s'attendre à un véritable sabotage des projets en court du précédent parti sortant, rendant impossible toute politique au long terme.
  • Populisme et mensonges : Il faudrait être naïf pour espérer de ces programmes politiques davantage qu'une longue liste de promesses irréalisables. Le populisme dictera aux partis un mutisme total vis à vis des vrais enjeux et difficultés d'une crise. Ils se contenteront de stigmatiser quelques bouc-émissaires minoritaires dans la population, sans jamais proposer d'analyse ou de solution profondes aux problèmes.

Mandats renouvelables : vivier de la corruption, et conflit d’intérêt permanent

Après la candidature et la campagne électorale, l'exercice du pouvoir, s'il n'est pas limité à un mandat unique, conduira mécaniquement à une institutionnalisation de la corruption. C'est une évidence connue depuis la nuit des temps :

« C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites ; qui le dirait ? la vertu même a besoin de limites » Montesquieu

Nous avons déjà vu que la démarche de candidature pré-sélectionnait de fait des hommes avides de pouvoir, arrivistes et déterminés. En les laissant longtemps au contact d'autres sphères de pouvoir (financier, médiatique, ...) il est certain qu'ils y tisseront rapidement un réseau professionnel et amical pour leurs intérêts propres : la collusion des pouvoirs sera rapidement totale, étouffant la démocratie sous une toile de cooptation et de trafic d'influence.

Plus grave encore, le renouvellement de leur mandat les mettrait en perpétuel conflit d´intérêt avec la recherche du bien commun : comment assurer une gestion saine de la nation, et engager des réformes impopulaires, sans compromettre sa popularité et risquer de ne pas être réélu ? Et même si, par chance, l'élu était vertueux et souhaitait avant tout le bien de la nation, comment pourrait il résister aux exigences électorales de sa famille politique qui l'aurait porté jusque là ?

« En général, ce serait une grande folie d’espérer que ceux qui dans le fait sont les maîtres préfèreront un autre intérêt au leur. » Jean-Jacques Rousseau

Médias, campagne et argent : vers une démocratie de marché

Cette litanie à charge ne serait pas complète si nous n'évoquions pas le conflit d’intérêt indépassable que constitue une campagne médiatique.

Les gentils élus assure que la représentativité des idées et des élus sera garantie par le choix donné à chaque électeur.

Si l'on peut encore croire à la valeur de ce choix pour le vote unique d'un citoyen unique, il serait malhonnête d'affirmer que le peuple tout entier répondra à autre chose qu'une injonction télévisuelle: un matraquage déterministe. Le marketing et la communication ont fait de la manipulation de nos cerveaux reptiliens une science exacte, dans laquelle le libre arbitre a peu de place.

Ainsi, le résultat des élections sera certainement fortement corrélé au budget de campagne de chaque parti, et son degré de connivence avec les médias.

« Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira. » Alexis de Tocqueville

Imposer des plafonds de financement ne suffira pas à endiguer ce problème majeur, tant il sera facile pour les partis de faire appel à leurs réseaux de corruption établis.

Ainsi donc, les puissances de l'argent (banques, grandes industries, finance, ...) pourront choisir le prochain vainqueur des élections, en finançant sa campagne d'une main, tout en contrôlant les plus grands médias de l'autre.

En bref, l’élection permettra au pouvoir de l'argent d'acheter le pouvoir politique, et dépossédera le peuple de sa souveraineté, de manière durable.

Je souhaite de tout cœur que ce projet des gentils élus ne voie jamais le jour. Si nous cédions un jour à la paresse de l'élection, la France ne serait plus une démocratie : ce serait une oligarchie élective, en proie aux pouvoirs de l'argent et contre l’intérêt du peuple.